Tentative de classement des objets de la vie quotidienne selon leur rapport à l’éphémère
Réflexion ayant abouti à la confection d’un déguisement sur le thème de l’éphémère
Damien TOMEZZOLI, 11 octobre 2003

Par sa condition de mortel, l’Homme, et plus généralement l’ensemble de la création est éphémère. Cette triste condition entraîne une tendance naturelle de l’Homme à rechercher l’éternité. J’ai tenté de classer différents objets trouvés dans mon appartement selon leur rapport à l’éphémère et à l’éternel, me basant aussi bien sur leur utilisation rationnelle, symbolique, ou surnaturelle. Ce classement fut le prétexte à une réflexion plus profonde sur ma condition de mortel et ma relation au divin. Je distinguerais plusieurs moyens qu’a l’Homme d’aborder la question de l’éphémère, en appuyant ma réflexion sur quelques objets symboliques :

  • L’acceptation de notre condition de mortel : l’homme n’est que poussière, il redevient poussière, nous rappelle-t-on le jour des Cendres. Cette voie est celle de l’humilité, de la sagesse. On peut se faire humble à la manière du Dieu fait Homme, ou rechercher à faire le vide sans référence à Dieu selon une philosophie d’inspiration Orientale.

  • Objets naturellement éphémères : le pétale fragile d’une rose, fleur si vite fanée, la beauté d’une femme qu’un magazine tente vainement de figer sur papier glacé.

    Une chaussette trouée ou un vieux chiffon nous rappellent que nous aussi, nous nous usons. Une vieille photo ratée de Tor Vergata (JMJ 2000 à Rome) fait revenir la nostalgie de ce moment de grâce passé si vite. Mon ancien appareil photo, handicapé par un léger défaut, oubliait parfois de s’arrêter, et continuait jusqu’à la photo suivante, imprimant des traces horizontales sur la pellicule.

    Souvent, nous oublions de prendre le temps de savourer les rares moments de bonheur, et nous ne les reconnaissons qu’à posteriori, nous enfermant alors dans la nostalgie. L’Homme est à l’image de Dieu, mais seul Dieu a la clé de l’éternité. La beauté de la jeunesse n’est qu’instant, mais elle est instant de grâce, instant d’éternité. Le royaume est à notre portée dans la vie terrestre, mais on n’y goûte qu’à de rares instants. Nous ne sommes qu’un grain de poussière, mais quelques grains de poussières peuvent relever un plat s’ils sont sel ou poivre.

  • Le contrôle du temps : en organisant son temps, en le mesurant, en tentant de le prévoir, on utilise de manière rationnelle le peu de temps que nous passons ici bas. Certes, l’amour de Dieu est la base, le fondement de toute chose; mais il n’en est pas moins vrai que le respect des horaires, une organisation sans faille, la rigueur, le travail et l’ordre sont nécessaires à toute grande réalisation humaine. Il faut reconnaître que la normalisation Européenne, aujourd’hui si décriée par ailleurs par ses dérives et ses excès, constitue pourtant un immense progrès industriel et sanitaire.

  • Objets liés au contrôle du temps :
    Une pile de montre nous donne un pouvoir sur le temps. On peut l’enlever et stopper le mouvement des aiguilles. La pince à linge est l’objet permettant de suspendre, et pourquoi pas de suspendre le temps ? Les vignerons de son terroir ont retenu cette variante du poème de Lamartine : « Ô, temps suspend ton vol, pour que toujours à Mâcon l’on picole ».
    Un agenda, des Post-It permettent d’organiser le temps.
    Enfin, les voyants qui inondent nos journaux de pub tentent de le prévoir.

  • Nos biens matériel, notre confort, de bons repas, nous permettent de vivre plus agréablement ce temps terrestre. Jésus lui-même appréciait le bon vin, et plusieurs de ses miracles sont liés à ce que l’on appelle bien vite des contingences matérielles : les noces de Cana, la pêche miraculeuse, la multiplication des pains … Se respecter, s’occuper de soi même, aimer son propre corps, c’est aussi s’occuper de Dieu, aimer Dieu. Lorsque des amis se retrouvent, par exemple pour une pendaison de crémaillère, qu’ils y prennent du plaisir, s’ils y mettent leur cœur, Dieu est présent au milieu d’eux : il n’y a pas d’amour sans Dieu, et il n’y a pas de Dieu sans amour. Mais l’Homme, s’il se détourne du divin, s‘il perd la confiance dans l’éternel, perdra du même coup sa confiance dans l’aujourd’hui. La peur de la mort, de l’éternel, engendre une peur du vide, qu’il nous faut remplir par la consommation. Le marketing lié à l’éphémère s’articule sur plusieurs axes :

  • Le marketing de l’immédiat, la consommation personnalisée sont alimentés par l’individualisme de notre société. Notre civilisation est celle du préfabriqué, du surgelé et du jetable.

  • Ces objets sont extrêmement nombreux dans notre civilisation du tout tout de suite et du jetable :
    Sacs poubelle, papier toilette, essuie tout, assiettes et verres en carton, dosettes individuelles et lingettes en tout genre.

    La levure chimique fait lever la pâte sans nécessiter un temps de repos, de maturation comme la levure de boulanger. Notre société manque souvent de recul, de maturité. Cette distance au Monde est nécessaire à son bon fonctionnement, elle est l’attribut des anciens et des sages. Les vieux sont mis au rebus, on les laisse crever sous la canicule. Pourtant, un vieux qui meurt, c’est une encyclopédie qui disparaît.

    La capote est l’objet à ne jamais oublier lorsque l’on vit dans l’éphémère. Elle est aussi le symbole du refus de l’engagement, bouc émissaire du Vatican, accusée à tord d’empêcher les mariages et de limiter les naissances de manière contre-nature. Mais elle-t-elle la cause de la peur de l’engagement, de l’augmentation des divorces, de la baisse des vocations, du rejet actuel des idéologies, de la chute du communisme, de la montée de l’Islamisme, et autres tendances du Monde actuel ? Certainement pas : elle n’en est que la conséquence, c’est un outil indispensable permettant d’éviter le fardeau d’une naissance non désirée et de limiter la progression de cette terrible épidémie qu’est le SIDA.

  • Le marketing du refus de l’éphémère. Nous tentons de retarder notre vieillissement et notre mort par divers subterfuges. De plus en plus de produits sont liés au désir, de plus en plus partagé par les deux sexes, de rester jeune. Le début du XXIème siècle est l’ère du paraître. Et paradoxalement, ce désir de rester jeune est la conséquence du désir de l’éphémère. Dans un monde de vitesse, on accorde peu de temps à la personne que l’on rencontre, la première impression reste gravée dans le marbre. Un visage peut prendre de la grâce lorsque l’âge le travaille, mais la beauté de la sagesse est moins accessible, elle ne s’apprécie qu’en prenant le temps.

  • Les crèmes protégeant la peau du vieillissement luttent contre les ravages les plus visibles du temps.

    Des médicaments luttent contre les maladies chroniques qui se multiplient à mesure que l’on avance en âge. Les magazines sont remplis de pubs plus ou moins sérieuses pour des produits comme la DHEA ou la Pilule Bleue pour l’érection, qui prétendent ralentir le vieillissement et ses conséquences.

    L’ail permet de repousser les vampires. Ces créatures, faute d’avoir trouvé le bonheur dans l’éphémère d’une vie mortelle, renoncent à la lumière du soleil divin, donc à leur âme, pour une pseudo-immortalité.

  • La course à la technologie, à la croissance est une variante du refus de l’éphémère. Notre Monde ne peut vivre qu’en déséquilibre, en croissance économique croissance constante : à croissance zéro, c’est à dire à l’équilibre, notre société s’effondre. Le refus de l’instant est devenu le moteur de notre société. Paradoxalement, ce fait même rend notre civilisation fragile, éphémère. On ne peut surmonter ses peurs que si on les affronte. Depuis la révolution industrielle de XIXème siècle, notre société s’est installée dans le refus, dans l’irresponsabilité. A force de croissance, nous arrivons à la limite des ressources de notre planète. Malgré nos satellites qui cartographient la planète au décimètre près, nous sommes complètement aveugles. Un jour, le pétrole sera épuisé, nous attendrons la dernière minute, et nous devrons tout changer, brutalement, en l’espace de 5 ans.

  • Un câble téléphonique est un vecteur de cette nouvelle communication instantanée. Sous la forme de signal électrique modulant des 0 et des 1, il permet à deux personnes de communiquer en abolissant les barrières spatio-temporelles. Internet révolutionne notre monde. Il met à la portée de tous ce qu’Einstein avait pressenti il y a un siècle : suite logique, sans lien apparent, d’une théorie inabordable, Internet est la version démocratique de la crise du XXème siècle des rapports entre le temps et de l’espace. Le moteur de cette révolution est l’électricité transportée par les câbles électriques.

    Les supports de stockage vendus pour être « longue durée » se révèlent éphémères, résistent mal au temps, ou ne sont plus compatibles avec les nouveaux systèmes. Par exemple les stockages informatiques sur cassette audio ou sur disquettes. Plus généralement, les nouvelles technologies se périment très vites, elles sont aussi éphémères que la bulle boursière Internet.

    Le tout numérique est paradoxalement générateur d’une quantité croissante de papiers, généralement imprimés pour une utilisation éphémère, avant d’encombrer des armoires d’archives, stockés durablement, généralement en toute inutilité

  • Le marketing des produits durables. Ce terme de « durable » regroupe des réalités diverses, voire contradictoires. Certains de ces produits se veulent robustes à l’ancienne, d’autres solides, incassables par l’utilisation de nouveaux matériaux ou process industriels Hi-Tech. Les produits du terroir jouent la carte de la nostalgie, et le marketing de certains bonbons vise aussi bien les adultes que les enfants. La peur de l’avenir entraîne une régression vers cette période éphémère de l’enfance, vers un autrefois idéalisé. D’autres, enfin jouent la carte du bio et du développement durable, respectueux de l’Homme et de la nature.

  • Exemples d’objets :
    Confiture Bonne Maman rappelant l’enfance
    Moutarde à l’ancienne comme autrefois
    Pile alcaline, ou éponge gratounett longue durée.
    Café Max Havelaar issu du commerce équitable


    D’autres objets, particulier ou paradoxaux, sont plus difficilement classables.

    Par exemple un rouleau de papier toilette imprimé avec La déclaration des Droits de l’Homme est une représentation, sur un support on ne peut plus éphémère, d’un texte qui se veut Universel et gravé dans le marbre pour l’éternité.

    Une jarretière de mariée est un vêtement porté une seule fois par une femme, qui ne sert que quelques minutes dans une vie, mais qui participe à cette institution qu’est le mariage, dans laquelle deux éternités s’engagent à n’en former qu’une, bien que l’apport de cette tradition paillarde soit par ailleurs très contestable.

    Les lunettes, enfin, permettent de voir le Monde de manière plus nette (ou plus floue selon leur réglage). Elles sont l’outil redressant notre perception, et nous permettant une bonne vision, un discernement. Notre société aurait un besoin urgent de bonnes lunettes à fort pouvoir correcteur.

  • Enfin, la dernière voie est celle de la transcendance. Nous recherchons alors à donner une dimension nouvelle à notre condition de mortel, à marcher sur les pas du Christ, seule voie possible permettant d’accéder à l’éternité. Mais il est plus difficile de trouver des produits lui correspondant, la recherche intérieure qu‘elle nécessite impliquant un détachement des contingences matérielle. Il faut se faire pauvre et prendre sa croix pour suivre le Christ. Nous ne pouvons monter au ciel que si notre âme sait se montrer légère, se libérer du poids du matérialisme.
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    Auteur du site  : Damien Tomezzoli
    Paris, France
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